Faire exister l'ampleur du mal-logement dans la campagne
Face à la crise du logement, les (mal)logés ont besoin de leurs élus pour se faire entendre. Et vous aurez besoin d’eux pour peser dans le dialogue avec les acteurs de l’immobilier.
La “crise du logement” s’annonce comme le principal défi de la mandature à venir. Elle est déjà là, mais on peine encore à prendre conscience de son ampleur et de ses effets en cascade. Et vous, dans votre commune, combien y a-t-il de mal-logés ? Il y a les personnes qui n’arrivent pas du tout à se loger, celles qui se retrouvent repoussées en dehors du territoire, celles qui habitent des logements dégradés et celles qui consacrent plus de la moitié de leurs revenus à payer leur logement, en devant se priver du reste. Il y a aussi toutes les personnes qui restent coincées dans leur logement faute de trouver une solution adaptée à leurs besoins et à leurs moyens : les étudiants et les jeunes actifs bloqués chez leurs parents, les couples divorcés contraints de cohabiter, les familles où l’exiguïté permanente place le quotidien sous tension... Sans parler des entreprises qui n’arrivent plus à recruter faute de pouvoir loger leurs salariés.
Si les victimes de la crise du logement sont si nombreuses, pourquoi ont-elles tant de mal à se faire entendre ? Et pourquoi l’action publique a-t-elle tant de mal à garantir le droit pour tous à un logement de qualité ? Voilà ce que nous vous proposons d’explorer ensemble, dans cette lettre co-produite avec l’Institut des Hautes Etudes pour l’Action dans le Logement (IDHEAL).
IDHEAL organisait une matinée pour mettre « le logement en campagne » le 7 novembre 2025, en ouvrant le dialogue avec des chercheuses, des élus locaux et même un cinéaste.
Chers futurs élus municipaux,
Ce mois-ci, on voudrait vous parler de logement. Pas pour vous faire la liste des mesures qu’il faudrait mettre en place, mais pour éclairer cet enjeu au prisme de la question démocratique. Face à la hausse des prix et à l’augmentation du mal-logement, l’accès au logement abordable a émergé comme un sujet central de la mandature 2020-2026. Depuis dix ans, les réformes successives sont venues renforcer les leviers dont disposent les collectivités pour agir.
Ces évolutions sont importantes, mais elles ont aussi contribué à techniciser la question, au risque d’enfermer le sujet dans un débat d’experts. La multiplication des outils et des acronymes (BRS, OFS, LLI…), risque de faire perdre de vue que la crise du logement découle d’un enjeu plus politique : l’asymétrie de pouvoir entre les logeurs et les (mal)logés.
Dit comme cela, le propos peut sembler un peu caricatural. Il suffit de regarder le fonctionnement des « AG de copro » pour visualiser le problème. Ces assemblées générales constituent l’unité de base de la démocratie de l’habitat collectif, et pourtant seuls les propriétaires y sont conviés. Les locataires n’y ont pas leur place, alors qu’il s’agit du principal espace de discussion (et de décision) sur la gestion des parties communes, le montant des charges ou les travaux d’isolation.
Fort heureusement, ce n’est pas le cas de la démocratie locale. Les élections municipales, c’est même l’inverse des AG de copro : le vote est ouvert à toutes les personnes qui résident dans la commune, et les propriétaires non-occupants n’ont pas leur mot à dire. La voix d’une personne locataire pèse autant que celle d’une propriétaire. En théorie du moins, car en pratique on observe une persistance des inégalités de représentation (sur ce sujet, voir notre lettre d’avril sur la composition des listes) : nombre de conseils municipaux continuent de fonctionner comme les AG de copro de la commune.
Quel rapport avec la crise du logement, nous direz-vous ?! C’est justement là que se situe une partie du problème. Les débats sur « la crise du logement » sont souvent cadrés du point de vue des acteurs de l’offre, bien plus rarement en adoptant celui des (mal)logés. C’est pour cela, qu’en France, la réponse publique à « la crise » du logement se traduit quasi-systématiquement en plan de relance de la construction neuve. Et ce alors que les résultats du « choc de l’offre » se font toujours attendre en matière d’accès au logement abordable et de qualité pour tous.
Au niveau local, cette entrée par la construction neuve place les élus dans une position intenable, pris en tenaille entre les producteurs de logements futurs (promoteurs et bailleurs) qui voudraient construire plus, et les propriétaires de logements existants qui s’opposent à toutes constructions nouvelles de peur que cela ne vienne dégrader leur qualité de vie… et la valeur de leur bien immobilier.
Se focaliser sur le nombre de logement qu’il faudrait construire pour réduire le décalage offre-demande (comme le font la plupart des PLH), c’est passer sous silence toutes les autres barrières à l’entrée qui empêchent les habitants d’accéder à un logement adapté à leurs besoins : les prix à la vente comme à la location, les conditions posées par les bailleurs et les discriminations qu’elles provoquent, le déficit d’entretien et la dégradation du bâti, le développement des locations touristiques et des résidences secondaires… C’est aussi là-dessus qu’il faudrait agir, même si cela peut aller à l’encontre de l’intérêt des logeurs.
De nombreuses collectivités s’engagent progressivement dans cette voie, en repartant de la situation des mal-logés pour construire leur politique du logement et engager la négociation avec les acteurs de l’offre. Cela peut passer par la mise en place de l’encadrement des loyers (comme à Paris, Lille, Bordeaux et près de 70 communes) pour juguler l’effet d’exclusion produit par l’envolée des prix (même si la dernière étude de la Fondation pour le Logement des Défavorisés pointe les difficultés d’application d’une mesure qui reste expérimentale et pourrait s’arrêter dès 2026). C’est aussi l’enjeu des chartes qualité sur les logements neufs (comme à Plaine Commune ou à Nanterre) ou du permis de louer (comme à Albi, Chôlet ou Bar-le-Duc) pour lutter contre les marchands de sommeil et éviter aux futurs occupants les déboires du logement insalubre.
Ces réponses, on les retrouve chez plusieurs collectivités que nous avons accompagnées. A Pornic comme à Saint-Malo, le projet de territoire a permis de mettre l’accent sur le développement de logements à loyers maîtrisés à destination des professionnels du soin pour éviter que l’attractivité du territoire n’exclut les travailleurs essentiels. A Villeurbanne, le soutien aux mal-logés a pris la forme d’un appui aux locataires pour les aider dans leurs revendications auprès des bailleurs sociaux.
On le voit à travers ces exemples (il y en aurait bien d’autres), il s’agit moins d’opposer frontalement logeurs et logés (dans le cas des propriétaires-occupants, ce sont les mêmes personnes), que d’assumer les divergences d’intérêts entre ces deux statuts afin de trouver le juste point d’équilibre. Qu’il s’agisse des bailleurs sociaux, des promoteurs immobiliers ou des propriétaires-bailleurs, les acteurs de l’offre constituent des acteurs incontournables pour les politiques locales du logement. Mais ils n’en ont pas le monopole ! Pour démocratiser l’accès au logement partout et pour tous, il est nécessaire de faire une place aux (mal)logés à la table des négociations. On compte sur vous !
Si le (mal)logement n’a pas la place qu’il mérite dans les débats, c’est aussi car il est souvent renvoyé à la sphère privée et/ou à la responsabilité individuelle. A force d’être mises en concurrence pour accéder à un logement (à l’achat comme en location, dans le parc privé comme dans le logement social), les victimes du mal-logement finissent par se sentir individuellement responsables de leur situation. Et plus le marché est tendu, plus la culpabilisation s’intensifie : « vous n’êtes pas solvables », « vous n’avez pas assez de garanties », « vous arrivez trop tard, on vient de trouver quelqu’un… » Face à la galère pour se loger, le réflexe est plutôt de chercher la porte de sortie individuelle (en éditant de faux bulletins de paie, en suppliant l’élu de mettre sa demande de logement social en haut de la pile, en cherchant à maximiser la plus-value de son logement actuel pour pouvoir acheter plus grand…) que la mobilisation collective pour dénoncer les dysfonctionnements d’un marché du logement en manque de régulation.
C’est là que la campagne prend toute son importance et que vous avez un rôle à jouer. Parce qu’elles remettent les habitants au centre du jeu politique, les élections municipales sont l’occasion de donner à voir l’ampleur du mal-logement et sa diversité, puis d’en interroger les causes pour transformer cette somme de difficultés individuelles en revendications collectives.
Haut les cœurs,
Manon Loisel et Nicolas Rio
Exercice pratique : transformer les difficultés individuelles en revendications collectives
Se faire le porte-voix des mal-logés pour politiser la crise du logement, c’est bien gentil, mais concrètement, on fait quoi ? Et qu’est-ce qu’on met dans le chapitre logement de notre programme ? Notre conseil, c’est de ne pas se précipiter sur la liste des solutions, qui laisserait croire que l’enjeu des élus serait de trouver la bonne mesure technique. Avant de chercher à résoudre la crise du logement, votre mission consiste d’abord à la faire exister, et à en faire un objet de mobilisation locale.
Pour que vos mesures tiennent dans la durée et que vous soyez en capacité de les porter malgré les résistances qu’elles ne manqueront pas de susciter, il vous faut donner du poids politique aux mal-logés et hiérarchiser leurs besoins. D’autant plus qu’une fois élu, vous serez essentiellement en contact avec les acteurs de l’offre. Votre capacité à peser dans les négociations avec les logeurs dépendra du mandat qui vous sera confié par les logés. Avant de lancer les dés sur le jeu de l’oie de la régulation de l’accès au logement, voici quelques conseils pour éviter d’avoir à revenir à la case départ.









1/ Utilisez le porte-à-porte pour faire entendre le mal-logement
La campagne des municipales, c’est le moment parfait pour faire du porte-à-porte. Dans chaque commune, des dizaines de candidats vont toquer à des centaines de portes pour aller au contact des personnes que vous n’arrivez pas à toucher le reste du temps. Votre but, c’est évidemment de les convaincre de se rendre aux urnes. Mais quand on se projette sur la suite du mandat, on peut aussi le voir comme un outil d’enquête pour lutter contre l’invisibilisation du mal-logement et organiser sa mise à l’agenda par le bas.
Quoi de mieux que les discussions de palier pour faire le point sur le vécu de la crise du logement ? Entre les personnes qui vont vous parler des pannes d’ascenseur, de leur souhait de déménager sans y parvenir ou de leur incapacité à financer la rénovation énergétique de leur pavillon, le porte-à-porte constitue un bon thermomètre pour savoir sur quoi faire porter vos efforts. Ça vaut le coup de documenter ces témoignages (citations, photos, questionnaires…) pour en garder une trace, en faire un outil d’interpellation et être en capacité de s’en faire le porte-voix.
2/ Trouvez les bons slogans pour susciter la mobilisation collective
Tout l’enjeu ensuite consiste à dépasser la spécificité de chaque situation individuelle pour pointer les dysfonctionnements plus structurels, en repérant ce qui revient avec insistance. C’est cela politiser la crise du logement : passer du « pas de chance » au « pas normal », en aidant les habitants à formuler le problème de manière à la fois précise et explicite. Une bonne technique pour y parvenir consiste à faire la liste des « c’est pas normal que… », comme si vous prépariez une manifestation locale sur le mal-logement (cf. illustration pour une première tentative).
Revendications, manifestations, lutte… Ce n’est pas par hasard si nous choisissons le vocabulaire de cet exercice dans le lexique du syndicalisme : l’élu local, c’est un peu le délégué syndical des habitants, de toutes les personnes qui habitent le territoire (tant bien que mal). Et comme tout syndicaliste (qu’il soit de gauche ou de droite), votre travail est double : d’un côté, il consiste à orienter le combat en sélectionnant les sujets que vous considérez comme prioritaire et en en accompagnant le cadrage (du problème comme de la solution) ; de l’autre, il s’agit de mobiliser les troupes pour maintenir la pression. On le voit avec la régulation des loyers ou des locations courte-durée : vous aurez besoin de faire tenir la mobilisation sur le terrain pour justifier les contraintes et garantir leur mise en œuvre, souvent synonyme de manque-à-gagner du côté des propriétaires.
3/ Posez le cadre des négociations futures
La difficulté, c’est qu’une fois élus, vous vous retrouvez au conseil d’administration du bailleur social, en charge de délivrer les permis de construire et de définir le périmètre d’une OPAH-RU. C’est tout le charme de la fonction d’élu local, que d’être à la fois le « patron » de la commune et le « syndicaliste » de ses habitants. Vous voilà au défi de tenir la ligne de crête pour donner des gages aux logeurs comme aux logés, être conscient des contraintes de l’offre tout en se faisant le porte-voix de la demande.
Pour éviter d’exploser en vol dans cette posture schizophrénique, il est essentiel de vous mettre au clair sur le rôle qui est le vôtre. En passant de candidat à élu local, vous changez de fonction : votre rôle n’est pas de prendre parti mais de faire exister le dialogue social localement. S’assurer que la négociation puisse avoir lieu et soit équilibrée pour tracer la ligne de compromis.
Ce qui montre bien que vous ne pouvez pas mener les précédentes étapes tout seuls. Pour que la négociation ait lieu, il faut que les mal-logés se mobilisent collectivement à bonne distance de leurs élus. Associations locales, collectifs d’habitants, amicales de locataires, la campagne des municipales est aussi la vôtre pour permettre aux (mal)logés de faire irruption à la table des négociations… et faire vivre la démocratie du logement.
Quelques ressources pour continuer à explorer les marges de manoeuvres du local en matière de logement
Les enjeux logements font l’objet de nombreuses publications, tant sur le décryptage des problèmes que sur l’analyse des solutions. En complément des études d’IDHEAL, nous vous conseillons aussi la newsletter de Sylvain Grisot spéciale municipales et les travaux de l’indispensable Fondation pour le logement des défavorisés.
Sur la crise du logement vue par les (mal)logés et leur façon d’organiser leur capacité d’action collective, voir les initiatives portées par Locataires ensemble (notamment celle sur les passoires/bouilloires thermiques) et le très beau documentaire de Marion Angelosanto sur le parcours du combattant de la lutte contre l’habitat insalubre par celles et ceux qui l’habitent (à mettre en résonance avec le combat du collectif du 5 novembre suite à l’effondrement de deux immeubles rue d’Aubagne à Marseille).
Sur les divergences d’intérêts entre les acteurs de l’offre (les logeurs) et les acteurs de la demande (les logés), c’est ce qu’explore David Rottmann dans son livre Faire la ville sans les promoteurs immobiliers ? (Apogée, 2025). Il ouvre le débat dans un court papier publié dans Métropolitiques.


