Reconnaître la valeur des rez-de-chaussée pour éviter leur appauvrissement
Une campagne, ça sert aussi à se mettre d'accord sur les lieux qui font la vie d'un territoire. Et ce qu'on attend de la collectivité pour en prendre soin.
Il y a deux mois, nous mettions l’accent sur l’enjeu de faire exister l’ampleur du mal-logement dans la campagne. Le droit à la ville (ou au village) ne concerne pas que les habitants, il vaut aussi pour les activités qui se retrouvent elles-aussi menacées par l‘effet d’éviction.
C’est en tout cas le signal d’alerte lancé par les urbanistes Flore Trautmann et Vincent Josso, qui signent la lettre de ce mois-ci. La disparition silencieuse des activités ordinaires et la standardisation des rez-de-chaussée ne sont pas une fatalité. De nombreux leviers sont mobilisables pour préserver ces lieux qui comptent, à condition de prendre conscience de leur valeur collective.
Manon Loisel et Nicolas Rio
Cher.e.s futur.e.s élu.e.s,
À hauteur de trottoir, vous le voyez chaque jour : des rideaux se baissent, des ateliers sont remplacés par des franchises commerciales, les vitrines se ressemblent de plus en plus d’une ville à l’autre... La vitalité des rez-de-chaussée qui fait l’âme d’une commune s’uniformise voire disparaît, sans débat, sans décision, sans même être nommée.
À force, on finit par se dire qu’on n’y peut rien. Que c’est la loi du marché et que « ça échappe à la commune ». Ne laissez pas filer vos artisans et vos commerçants, un par un, dans un silence que l’on confond trop facilement avec la fatalité. Un chiffre (parmi tant d’autres) peut illustrer ce phénomène : alors que 25% des communes ne disposaient d’aucun commerce en 1980, cette proportion dépasse aujourd’hui les 60%.
Les rez-de-chaussée devraient pourtant raconter ce que l’on fabrique encore, ce que l’on répare, ce que l’on transmet, comment on cherche à prendre soin de soi et des autres. Les rez-de-chaussée, c’est cette couche vitale qui permet à la rue de rester vivante. Ce socle commun est la part la plus fragile de la ville — et pourtant la plus décisive : celle où se joue, très concrètement, la qualité de vie, le lien social et l’économie du quotidien. Ce qui s’érode n’est pas anodin : les rez-de-chaussée sont le réseau social du réel, l’endroit où l’on se parle sans rendez-vous, où l’on apprend un métier, où l’on voit la ville au travail. Là où se jouent les sociabilités quotidiennes … qui ne passent pas par un algorithme. Il est donc essentiel de réussir à en prendre soin !
Si nous vous écrivons, c’est pour vous partager une bonne nouvelle : contrairement à ce que l’on croit souvent, les élus ne sont pas condamnés à regarder cet appauvrissement de nos rez-de-ville en spectateurs impuissants. Des outils existent. Ils sont plus simples, plus souples et parfois moins coûteux qu’on ne l’imagine. Et ces outils méritent toute votre attention à l’aune d’une certitude : si vous ne vous occupez pas de ces rez-de-chaussée, d’autres s’en chargent volontiers… pour transformer certains commerces en airbnb, racheter des fonds de commerces à des indépendants et y installer des franchises, ou laisser le rideau baissé parce qu’on attend un loyer trop élevé (souvent pour conserver une valeur artificielle dans les comptes du propriétaire). Sans régulation publique, ce sont donc des critères d’abord financiers qui décident de ce qui peut encore exister en ville. Le coût de l’inaction est en réalité très élevé.
D’ailleurs, vous savez déjà faire. Pour le logement, vous assumez depuis longtemps un rôle de régulation (par exemple via des préemptions, des constructions nouvelles ou réhabilitations et des partenariats avec des bailleurs sociaux). Vous protégez la diversité sociale parce que vous en connaissez la valeur collective. Pourquoi ne pas appliquer le même raisonnement à la diversité des activités, alors qu’elle structure tellement la qualité de vie de vos habitants ?
Protéger certains rez-de-chaussée clés, activer légèrement, sécuriser des lieux utiles, mobiliser des locaux vacants : ce ne sont pas de simples réglages techniques. Ce sont des décisions politiques, qui permettent à une commune de reprendre la main sur ce qui la fait vivre. Une politique des lieux, à la fois simple et décisive, pour sortir du sentiment qu’« il n’y a pas d’alternative ».
Flore Trautmann et Vincent Josso
Exercice pratique : repérer (collectivement) les lieux qui vous sont chers et leurs soutiens
Pour conjurer l’inaction et ses effets, encore faut-il savoir comment s’y prendre. Et par quoi commencer ?! Cela nécessite de prendre position, et d’ouvrir le débat pour se mettre d’accord sur la liste des lieux à préserver, et sur les efforts collectifs que vous êtes prêts à consentir pour les soutenir et éviter leur disparition.
Faire cet exercice est une bonne occasion de prendre conscience de la diversité des rez-de-chaussée actifs (qui ne se limitent pas aux commerces et aux équipements publics). Et de réaliser que parmi les habitants, tout le monde n’est pas attaché aux mêmes lieux ni pour les mêmes raisons. D’où l’intérêt d’en discuter !
1/ Croiser les points de vue pour prioriser la liste des lieux qui comptent
Allez demander aux personnes habitant votre commune les trois rez-de-chaussée auxquels elles sont les plus attachées. Cela peut se faire en réunion de campagne, à travers un questionnaire ou lors d’un porte-à-porte, en s’attachant à toucher une diversité de profils.
Probablement que les réponses seront variées, car cela dépend des modes de vie, de la façon dont chaque personne pratique le territoire et de ce qu’elle y projette. Progressivement, cela fait apparaitre une nouvelle carte mentale collective qui vient dessiner ce qui active l’espace public.
Confrontez ensuite les points de vue, pour repérer les lieux qui reviennent (la boulangerie ? le café ? le cabinet médical ?) et ceux qui étaient en dehors des radars de certains (tel artisan ? tel commerce ? telle fresque murale ?). Avec pour objectif de se mettre d’accord sur la liste des 10 rez-de-chaussée actifs qui méritent d’attirer l’attention sur leur sort.
2/ Se remémorer les lieux qui vous manquent pour s’interroger sur les causes de leur disparition (plus ou moins) silencieuse
Une fois la liste obtenue, faites le même exercice en invitant les habitants à jeter un oeil dans le rétroviseur : quels sont les rez-de-chaussée qui ont disparu ces dix dernières années ? Quels sont ceux qui vous manquent le plus ? Pourquoi c’est si compliqué de faire sans et/ou en quoi cela change l’atmosphère du quartier ? Pour prendre la valeur d’un lieu proche, rien de mieux que de projeter sa disparition. Car les lieux sont comme les humains, ils sont mortels.
Echanger sur les lieux qui vous manquent, c’est aussi un moyen de revenir sur les conditions de leurs disparitions. Ont-ils disparu discrètement, sans que personne s’en aperçoive ou est-ce que cela a généré des mobilisations ou des protestations ? Quels ont été les éléments déclencheurs ? Est-ce une mort de vieillesse, un accident de parcours, un déménagement ? Qu’est-ce qui les a poussé vers la sortie, ou attiré ailleurs ? Et que sont ces lieux devenus ? Relire l’histoire, c’est déjà un moyen d’en reprendre la maitrise, et d’éviter que la fatalité se reproduise.
3/ Repérer les moyens pour éviter que les rez-de-chaussée existants subissent le même sort
Quand on met en vis-à-vis les lieux qui comptent avec ceux qui vous manquent, le débat s’oriente forcément sur que la commune peut faire pour éviter que les premiers terminent comme les seconds.
De nombreux leviers peuvent être activés : préempter les murs ou un fonds de commerce, salarier directement un commerçant pour sécuriser cet emploi dans la commune, accompagner l’occupant actuel ou le porteur de projet candidat à obtenir des subventions, lui accorder une subvention municipale pour qu’il puisse réaliser quelques travaux d’embellissement, entrer dans une société coopérative pour appuyer un investisseur citoyen, etc. Vous aurez le temps d’en étudier la faisabilité technique (et financière) une fois élus.
A ce stade, c’est surtout le degré d’interventionnisme qu’il faut mettre en débat avec les habitants / électeurs. Sur quoi faut-il intervenir pour éviter les effets pervers du laisser-faire (le marché)? Faut-il chercher à faire avec (via des formats collectifs comme la SCIC), faire faire (via des aides qui permettent à d’autres d’intervenir) ou à faire en direct (par exemple en achetant les murs par la ville) ?
Trois ressources pour continuer à travailler la question
Si vous voulez comprendre pourquoi certains lieux utiles (crèches associatives, ateliers, tiers-lieux, commerces indépendants) disparaissent - et comment les collectivités peuvent contribuer à les sécuriser durablement - nous avons écrit un livre là-dessus avec des pistes opérationnelles. Ca s’appelle Murs solidaires, mécaniques des lieux d’utilité sociale (aux éditions Apogées). Vous y trouverez des leviers concrets de régulation, des montages juridiques et des stratégies foncières directement mobilisables à l’échelle communale. Nous vous conseillons aussi tout le travail réalisé par l’association Surface+Utile et ses 12 propositions à l’occasion des municipales.
Pour prendre conscience de ce que produit l’inaction publique, nous vous conseillons le projet Viderparis du photographe Nicolas Moulin. Il donne à voir, de façon saisissante, à quoi ressemble les villes quand elles sont vidées de leurs usages. Un support puissant pour poser le débat sur la vitalité des rez-de-chaussée, et pour assumer un cap clair face à la standardisation et à la fermeture des lieux.
“Ça ne concerne que les grandes villes !” Pour avoir la démonstration du contraire, rien de mieux que les formations de la coopérative Villages vivants. Que vous soyez élus ou agents, elles vous aideront à transformer l’intention « rez-de-chaussée vivants » en politique locale concrète. Elles permettent de savoir quels outils activer, avec quels partenaires, et jusqu’où aller dans l’intervention publique pour rouvrir et pérenniser des lieux utiles.



